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Et si nos prisons les plus difficiles à quitter étaient celles que nous portons en nous ?

22 Oct 2026

Quatorze ans à Guantánamo. Plus de vingt ans dans les prisons françaises. La torture, l’isolement, la privation de liberté. Et pourtant, deux hommes souriants, pleins d’humour et de joie de vivre. Comment est-ce possible ?

Le 15 octobre dernier, j’ai eu la chance de rencontrer Mohamedou Ould Slahi et Khaled Miloudi, lors d’une soirée organisée à Genève par Me Sylvain Savolainen, autour de la justice et de la dignité humaine.

Mohamedou a passé quatorze ans à Guantánamo, sans jugement, où il a subi la torture. Khaled a vécu plus de vingt ans dans les prisons françaises, dont six ans et demi à l’isolement. Deux histoires très différentes, deux parcours d’une violence difficile à imaginer.

Je m’attendais à être bouleversée par leurs témoignages. Ce que je n’avais pas imaginé, c’était de rencontrer deux hommes aussi souriants, chaleureux, ouverts aux autres. J’ai adoré discuter avec eux. Leur humour, leur simplicité et leur joie de vivre m’ont profondément touchée.

Et depuis cette soirée, je me pose une question : comment peut-on avoir traversé de telles épreuves et parvenir à ne pas rester enfermé dans la haine ou le ressentiment ?

Pardonner après l’impensable

Mohamedou a raconté avoir pardonné à ses tortionnaires. Je sais que le pardon peut être libérateur, mais là, nous parlons d’un homme qui a subi des années de torture, d’humiliation et d’injustice. Comment arrive-t-on à pardonner cela ? Comment parvient-on à retrouver suffisamment de paix intérieure pour ne plus laisser ces événements gouverner sa vie ?

Ce qui m’a particulièrement frappée, c’est que Mohamedou expliquait être devenu plus tolérant à travers son expérience. Il aurait pu développer de la méfiance envers les autres, les rejeter, les juger à travers ce qu’il avait subi. Au contraire, il a appris à regarder les personnes au-delà de leurs appartenances et de leurs différences.

Il a prononcé une phrase qui m’est restée : « La liberté, la vraie liberté, est dans la tête. » Il parlait aussi de cette prison que nous pouvons construire nous-mêmes, celle de la haine et de l’intolérance. Entendre cela de quelqu’un qui a réellement connu l’enfermement donne à cette réflexion une tout autre dimension.

Khaled, lui, a trouvé dans la littérature et la poésie une manière de préserver sa liberté intérieure. À un moment de son témoignage, il a expliqué : « Ma peine n’avait pas de sens, mais moi, je vais lui en donner un. » J’ai trouvé cette phrase particulièrement forte. Dans un environnement où presque tout lui était imposé, il avait trouvé dans l’écriture un espace qui lui appartenait encore.

Ce qui m’a touchée chez ces deux hommes, c’est qu’ils n’ont pas effacé leur passé. Ils en parlent, ils témoignent, ils transmettent. Mais ils ont trouvé une manière de vivre avec leur histoire sans qu’elle occupe toute la place. Et lorsqu’on les rencontre, c’est aussi leur joie, leur humour et leur envie de partager que l’on découvre.

Ces prisons invisibles que je rencontre dans mes accompagnements

En les écoutant, j’ai beaucoup pensé à mon métier de coach. Bien sûr, les situations que je rencontre dans mes accompagnements n’ont aucune commune mesure avec ce qu’ils ont vécu. Mais cette soirée m’a fait regarder autrement certains mécanismes que j’observe depuis des années.

Je pense à ces personnes qui continuent à porter une injustice professionnelle, une parole blessante, une trahison ou un conflit. Parfois, des mois après les faits, elles attendent encore que l’autre reconnaisse ses torts, présente des excuses ou change de comportement. Elles reviennent sur ce qui s’est passé, rejouent les conversations, cherchent à comprendre pourquoi l’autre a agi ainsi.

Et pendant ce temps, bien souvent, l’autre poursuit sa vie. C’est nous qui continuons à porter la blessure, à lui consacrer du temps et de l’énergie, parfois même à la laisser influencer nos décisions et nos relations.

Je rencontre aussi des personnes enfermées dans leurs certitudes. Elles sont convaincues de savoir pourquoi un collègue agit d’une certaine manière, pourquoi un supérieur prend telle décision ou pourquoi un collaborateur ne changera jamais. Progressivement, leur interprétation devient une vérité. Elles ne voient plus vraiment la personne, mais l’image qu’elles s’en sont construite.

Je me demande parfois combien d’énergie nous dépensons à vouloir que les autres soient différents, qu’ils pensent comme nous, qu’ils reconnaissent leurs erreurs ou qu’ils répondent à nos attentes.

Et si nous étions parfois davantage prisonniers de ce que nous attendons des autres que de ce qu’ils nous ont réellement fait ?

Dans ces situations, mon rôle de coach n’est pas de demander à quelqu’un de pardonner ou de lui expliquer qu’il devrait accepter ce qui s’est passé. C’est de l’aider à prendre du recul, à questionner ses interprétations et à retrouver une liberté de choix là où il ne voyait plus que des contraintes.

Car si nous ne pouvons pas toujours changer ce qui nous est arrivé, nous pouvons parfois changer la place que nous lui donnons dans notre vie.

Ce que cela m’inspire sur le leadership

Cette réflexion me semble particulièrement importante pour les dirigeants et les managers. Nos croyances, nos blessures et nos jugements n’influencent pas seulement notre manière de vivre les situations. Ils influencent aussi nos décisions et nos relations avec les autres.

Nos certitudes peuvent nous empêcher de voir autrement

Lorsqu’un manager est convaincu qu’un collaborateur ne changera jamais, il risque de ne plus remarquer ses progrès. Lorsqu’un dirigeant reste marqué par une rupture de confiance, il peut finir par interpréter chaque désaccord comme une nouvelle menace.

Nous ne voyons pas toujours les autres tels qu’ils sont, mais parfois tels que nous avons appris à les regarder.

C’est l’une des raisons pour lesquelles je crois autant à la posture de coach dans le leadership. Elle nous invite à rester curieux, à questionner nos certitudes et à chercher à comprendre avant de conclure.

Accepter n’est pas renoncer à agir

Dans les accompagnements, je constate combien il peut être difficile d’accepter une situation que l’on juge injuste ou un comportement que l’on désapprouve. Nous voudrions que les choses aient été différentes, que l’autre change ou qu’il reconnaisse enfin ce qu’il a fait.

Mais tant que notre capacité à avancer dépend uniquement de ce changement, nous restons dans l’attente.

Accepter la réalité, ce n’est pas lui donner raison. C’est cesser de lutter contre ce qui est déjà arrivé pour retrouver la possibilité d’agir sur ce qui vient.

Pour un leader, cette distinction permet de prendre des décisions avec davantage de recul, plutôt que de rester dans la réaction ou le ressentiment.

Le non-jugement demande parfois plus de courage que le jugement

Il est relativement facile de porter un jugement sur un comportement, de classer une personne comme difficile ou de considérer que nous avons compris ses intentions. Il est beaucoup plus exigeant de rester ouvert, de reconnaître que nous ne savons pas tout et d’accepter que l’autre puisse voir le monde différemment.

Le non-jugement ne signifie pas renoncer à poser des limites, à exprimer un désaccord ou à prendre une décision difficile. Il signifie simplement ne pas réduire une personne à ce que nous pensons savoir d’elle.

C’est une posture que je cherche à développer dans mes accompagnements et à transmettre aux dirigeants et managers que je forme. Un leader ne grandit pas seulement par ce qu’il apprend, mais aussi par ce qu’il accepte de remettre en question.

Et si nous regardions nos propres prisons ?

Je suis repartie de cette soirée avec beaucoup d’émotion et de gratitude. Ces deux hommes m’ont rappelé combien nous pouvons nous habituer à des libertés pourtant essentielles : marcher où nous le souhaitons, regarder le soleil se lever, rencontrer quelqu’un, rire, choisir.

Mais ils m’ont surtout amenée à réfléchir à cette liberté intérieure que nous pouvons parfois perdre en restant attachés à nos blessures, à nos colères ou à nos jugements.

J’aimerais vous laisser avec une question que je pourrais poser en coaching : quelle blessure, quelle colère ou quel jugement continuez-vous à porter aujourd’hui ? Et qu’est-ce qui pourrait changer dans votre vie si vous décidiez de ne plus lui donner autant de place ?

Le pardon, l’acceptation et le non-jugement ne sont pas seulement des valeurs auxquelles nous aspirons. Ce sont aussi, lorsqu’ils deviennent des choix conscients, de véritables actes de liberté.

Merci pour cette rencontre

Je voudrais remercier tout particulièrement Sylvain Savolainen. Son engagement pour la justice et la dignité humaine me touche profondément. Chez lui, je vois bien plus qu’un avocat passionné par son métier. Je vois un homme qui porte une véritable mission d’âme et qui met ses convictions au service des autres. Merci, Sylvain, pour cette soirée, pour les rencontres que tu rends possibles et pour tout ce que tu accomplis.

Et merci à Mohamedou et Khaled pour leur générosité, leur humour et leur joie de vivre. Je garderai longtemps le souvenir de nos échanges.